Illustration of Notre-Dame de Paris by Luc-Olivier Merson
Revenons à Paris et au quinzième siècle.
Ce n’était pas alors seulement une belle ville ; c’était une ville homogène, un produit architectural et historique du moyen âge, une chronique de pierre. C’était une cité formée de deux couches seulement, la couche romane et la couche gothique, car la couche romaine avait disparu depuis longtemps, excepté aux Thermes de Julien, où elle perçait encore la croûte épaisse du moyen âge. Quant à la couche celtique, on n’en trouvait même plus d’échantillons
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en creusant des puits
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Cinquante ans plus tard, lorsque la renaissance vint mêler à cette unité si sévère et pourtant si variée le luxe éblouissant de ses fantaisies et de ses systèmes, ses débauches
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de pleins cintres
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figure en arc de cercle
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romains, de colonnes grecques et de surbaissements gothiques
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, sa sculpture si tendre et si idéale, son goût particulier d’arabesques et d’acanthes
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, son paganisme architectural contemporain de Luther, Paris fut peut-être plus beau encore, quoique moins harmonieux à l’œil et à la pensée. Mais ce splendide moment dura peu. La renaissance ne fut pas impartiale ; elle ne se contenta pas d’édifier, elle voulut jeter bas
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elle a voulu détruire
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. Il est vrai qu’elle avait besoin de place. Aussi le Paris gothique ne fut-il complet qu’une minute. On achevait à peine Saint-Jacques-de-la-Boucherie qu’on commençait la démolition du vieux Louvre.
Depuis, la grande ville a été se déformant de jour en jour. Le Paris gothique, sous lequel s’effaçait le Paris roman, s’est effacé à son tour. Mais peut-on dire quel Paris l’a remplacé ?
Il y a le Paris de Catherine de Médicis, aux Tuileries, le Paris de Henri II, à l’Hôtel de Ville, deux édifices encore d’un grand goût ; le Paris de Henri IV, à la place Royale : façades de briques à coins de pierre et à toits d’ardoise
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, des maisons tricolores ; le Paris de Louis XIII, au Val-de-Grâce : une architecture écrasée et trapue
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, des voûtes en anses de panier
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arc en demi-ellipse
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, je ne sais quoi de ventru
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dans la colonne et de bossu
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dans le dôme ; le Paris de Louis XIV, aux Invalides : grand, riche, doré et froid ; le Paris de Louis XV, à Saint-Sulpice : des volutes
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ornement sculpté en spirale
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, des nœuds de rubans
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, des nuages, des vermicelles
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pâtes en forme de fils minces enroulés
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et des chicorées
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, le tout en pierre
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Hugo termine une liste de choses sculptées en pierre
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; le Paris de Louis XVI, au Panthéon : Saint-Pierre de Rome mal copié (l’édifice s’est tassé gauchement, ce qui n’en a pas raccommodé les lignes) ; le Paris de la République, à l’École de médecine : un pauvre goût grec et romain qui ressemble au Colisée ou au Parthénon comme la constitution de l’an III aux lois de Minos, on l’appelle en architecture le goût messidor
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messidor est le nom d’un mois du calendrier révolutionnaire
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; le Paris de Napoléon, à la place Vendôme : celui-là est sublime, une colonne de bronze faite avec des canons ; le Paris de la restauration, à la Bourse : une colonade fort blanche supportant une frise fort lisse ; le tout est carré et a coûté vingt millions.
From the roof of Notre-Dame
À chacun de ces monuments caractéristiques se rattache par une similitude de goût, de façon et d’attitude, une certaine quantité de maisons éparses dans divers quartiers et que l’œil du connaisseur distingue et date aisément. Quand on sait voir, on retrouve l’esprit d’un siècle et la physionomie d’un roi jusque dans un marteau de porte
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Le Paris actuel n’a donc aucune physionomie générale. C’est une collection d’échantillons de plusieurs siècles, et les plus beaux ont disparu. La capitale ne s’accroît qu’en maisons, et quelles maisons ! Du train
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dont va Paris, il se renouvellera tous les cinquante ans. Aussi la signification historique de son architecture s’efface-t-elle tous les jours. Les monuments y deviennent de plus en plus rares, et il semble qu’on les voie s’engloutir
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peu à peu, noyés dans les maisons. Nos pères avaient un Paris de pierre ; nos fils auront un Paris de plâtre.