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Antigone et Ismène : des paroles dures dans le prologue

A photo of a crowd looking upset
Parisians watch German troops enter the city
US War Department

Les deux sœurs ne pourraient pas être plus différentes l’une de l’autre. Ismène est belle, blonde, heureuse, le stéréotype de la fille populaire, alors qu’Antigone est frêle, silencieuse, sérieuse, le stéréotype de la refoulée [outcast]. Laquelle des deux avez-vous le plus envie de connaître ? À laquelle vous identifiez-vous ? Vous avez peut-être remarqué que le prologue place directement le public du côté d’Ismène : Antigone se trouve loin de sa sœur et de nous tous qui assistons à la pièce. Imaginez que vous assistez à une représentation de la pièce à Paris en 1944 et que vous entendez le prologue suivant :

« depuis que ce rideau s’est levé, elle sent qu’elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa sœur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir. » (10)

Tout comme Ismène, nous sommes tous heureux, nous parlons, nous rions, loin de nous douter de la tragédie qui est en train de se passer tout près, peut-être même dans notre propre famille. Nous assistons à une pièce, tranquilles, alors que d’autres se préparent à donner leur vie. « Nous qui n’avons pas à mourir ce soir. » Ces mots prennent toute leur ampleur dans le contexte de la guerre. Nous n’avons pas à mourir ce soir—pas seulement parce que nous ne sommes pas Antigone, mais aussi parce que nous ne faisons pas partie de toutes ces Antigones qui sont là, quelque part, à défendre leurs convictions, qui savent qu’elles vont mourir. Nous sommes au théâtre, spectateurs d’une tragédie à laquelle nous ne participons pas.