D’abord, si vous le désirez, vous pouvez écouter la voix du poète(http://www.senegal-online.com/media/sons/senghor-1.wav) lui-même lire la première strophe.
Qui est cette femme dont parle Senghor ? S’agit-il de louer la beauté d’une femme aimée comme le faisaient les troubadours du Moyen Âge ? À mon avis, cette femme noire est beaucoup plus qu’une personne ; c’est la personnification de l’Afrique elle-même. Elle est la « Terre Promise » à laquelle le poète va retourner. Lorsqu’il dit « Je chante ta beauté » il prend le rôle du troubadour, mais tout comme nous l’avons vu chez Du Bellay (qui chantait des poèmes d’amour à son pays), la chanson à la femme noire est une louange à la richesse et à la beauté d’un continent de soleil et d’ombre.
La beauté du clair-obscur est frappante dans ce poème. La première moitié de la première strophe parle d’une jeunesse passée à l’ombre : « J’ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux ». Alors, dans les trois derniers vers de cette même strophe, le poète fait une découverte foudroyante. Les mots « Été », « Midi », « calciné », « foudroie », et « éclair » chassent l’ombre et la remplacent par une éclatante beauté, une révélation de la splendeur que le poète n’avait pas reconnue lorsqu’il était jeune et avait les yeux bandés. L’image du poète « du haut d’un haut col calciné » est une transposition de l’image romantique par excellence de l’homme seul en haut d’une colline qui contemple le monde au-dessous de lui.
Pourtant, le poète ne reste pas à la lumière. La deuxième strophe nous plonge de nouveau dans l’obscurité. Senghor parle d’une « femme obscure » et de « sombres extases du vin noir ». Le côté mystérieux de cette femme rend la bouche du poète « lyrique ». Autrement dit, la femme obscure est une muse dont l’inaccessibilité est enivrante [intoxicating]. L’alternance entre le clair et l’obscur crée une beauté divine comme dans l’image des « étoiles sur la nuit de ta peau » ou « ta peau qui se moire ».
Sans être aussi direct que le poème « Solde » de Damas, « Femme noire » de Senghor évoque la violence et l’oppression du colonialisme. Ce « Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur » fait allusion aux colonisateurs. Senghor entend le tamtam qui gronde, caché sous ce qui paraît être une défaite. Après que la destruction « [aura réduit] en cendres » cette beauté, elle nourrira « les racines de la vie ». Selon ma lecture du poème, des mots tels que « l’éclair », « col calciné », « soleils », et « cendres » suivis d’une référence à la naissance (« les racines de la vie » ) suggèrent que l’Afrique est comme un phénix, cet oiseau fabuleux qui est originaire d’Éthiopie et qui faisait partie du culte du Soleil dans l’Égypte d’autrefois. On pourrait penser que le phénix est une création de la mythologie occidentale, mais c’est une créature de tradition africaine. L’expression « l’éclair d’un aigle » à la fin de la première strophe renforce mon interprétation, car le phénix avait la forme d’un aigle géant. De plus, le phénix correspond à l’été, saison à laquelle le poète se réfère en majuscule à la première strophe. Comme vous le savez sans doute, quand il s’approchait de la mort le phénix se consumait dans un feu créé par sa propre chaleur et un nouveau phénix surgissait des cendres. « Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel » dit Senghor. Ainsi, le poème traite de la création et de la destruction, de la violence et de l’espoir.