Vous avez sans doute remarqué que ce poème est composé de strophes en forme de liste. La phrase « J’ai l’impression d’être ridicule » est répétée sept fois dans le poème, chaque fois en tête d’une liste d’éléments ou de traits qui ont rapport à la civilisation européenne. Damas commence par l’extérieur : souliers, smoking, plastron, faux-col, monocle, melon. Les vêtements de cette civilisation étrangère ne sont pas adaptés à la vie du narrateur (qui est maintenant forcé de les porter). La simple « beauté de cache-sexe » est remplacée par des vêtements faits pour des climats plus froids. Les souliers font transpirer les pieds du narrateur. Le chapeau melon est trop serré et lui donne des maux de tête. Ces habits étranges sont aussi mal adaptés au pays colonisé que les coutumes des colonisateurs.
Après la liste de vêtements, Damas passe à la nourriture et aux coutumes. Il lui semble ridicule de boire du thé chaud l’après-midi et de tremper des gâteaux dans son thé. L’environnement des cafés et des salons ne fait pas partie de la vie de ce peuple plus simple.
Dans les deux dernière strophes, la critique devient plus sévère. La sixième strophe relie des théories (c’est-à-dire, un élément intellectuel) à des besoins, à des passions et aux instincts (des éléments physiques et émotionnels). On voit que le côté charnel des personnes qui prétendent être civilisées est caché, refoulé (repressed) par l’intellect, mais le refoulé sort la nuit. Ce refoulement semble mener à la violence de la dernière strophe dans laquelle le narrateur parle de ses mains « effroyablement rouges du sang de leur ci-vi-li-sa-tion ». Il n’est plus simplement « ridicule », mais aussi « complice », « souteneur », et « égorgeur ». L’humour de ses maux de tête (à cause du chapeau melon) cède à l’horreur de la violence. On voit que l’intellect est employé pour justifier des désirs et des passions dissimulés.
Vous avez peut-être déjà remarqué le paradoxe linguistique du poème : Damas (comme les autres fondateurs de la Négritude) critique la civilisation française en français. Il emploie la langue de l’oppresseur tout en rejetant la civilisation dont elle fait partie. De plus, certaines idées philosophiques de tradition occidentale sont employées dans la poésie de ce mouvement : l’idée romantique (et Rousseauienne) d’opposer la beauté et la simplicité de la nature à la corruption de la culture (voir aussi : « Des Cannibales » de Montaigne), la critique des mœurs et des coutumes qui rappelle les Lettres philosophiques de Voltaire, la tradition poétique européenne (Césaire et Senghor emploient souvent des images surréalistes et/ou symbolistes), etc. On sait que Damas, Césaire, et Senghor ont tous reçu une éducation française à Paris et ont été influencés par cette éducation. Peut-être qu’en écrivant en français, ils reconnaissent qu’ils ont été profondément marqués par la civilisation française et tout comme Rousseau, qui préférait l’état de la nature sans penser pouvoir y retourner, ils opèrent une réforme à l’intérieur du système.