Si ce poème est difficile à comprendre en français ce n’est pas à cause de son vocabulaire, mais plutôt à cause des correspondances inattendues que Rimbaud établit. Dans « Voyelles », Rimbaud cherche à établir une correspondance possible entre les couleurs (monde naturel) et les voyelles (monde artificiel du langage). Il assemble ensuite voyelle et couleur pour créer une langue poétique magique. Son choix de correspondances est purement arbitraire et sans logique. Le plus important n’est pas de comprendre pourquoi telle voyelle correspond à telle couleur, mais de comprendre que les signes du langage sont autant d’objets avec lesquels le poète peut jouer. Ces expériences linguistiques constituent une tentative de se servir de la poésie pour transformer notre compréhension, pour nous illuminer d’une façon mystique. C’est une sorte d’alchimie qui souligne le pouvoir de la poésie. Comme Rimbaud l’a écrit dans Une saison en enfer (vous avez déjà vu cette citation dans la leçon 13) :
« J’inventais la couleur des voyelles ! —A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. —Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. »
C’est ce genre d’expérimentation qui fait de Rimbaud un symboliste. La volonté de communiquer avec tous les sens pour toucher tous les sens, le rêve d’atteindre l’inaccessible à travers l’accessible, le besoin de changer le cadre dans lequel la langue est généralement utilisée et d’en créer un sans limites—voilà les éléments typiquement symbolistes chez Rimbaud.