Extraits tirés de: Pisan, Christine de, 1986 rééd., Cité des Dames, traduite par E. Hicks et Th. Moreau, Paris, Stock Moyen Âge. (Note that you will see both “Pisan ” and “ Pizan ” in scholarship, as spelling was not standardized).
Selon mon habitude et la discipline qui règle le cours de ma vie, c’est-à-dire l’étude inlassable des arts libéraux, j’étais un jour assise dans mon étude, tout entourée de livres traitant des sujets les plus divers. L’esprit un peu las de m’être si longtemps appliquée à retenir la science de tant d’auteurs, je levai les yeux de mon texte, décidant de délaisser un moment les livres difficiles pour me divertir à la lecture de quelque poète.
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Mais la lecture de ce livre, quoiqu’il ne fasse aucunement autorité, me plongea dans une rêverie qui me bouleversa au plus profond de mon être. Je me demandais quelles pouvaient être les causes et les raisons qui poussaient tant d’hommes, clercs et autres, à médire des femmes et à vitupérer leur conduite soit en paroles, soit dans leurs traités et leurs écrits.
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Philosophes, poètes et moralistes—et la liste en serait bien longue—, tous semblent parler d’une même voix pour conclure que la femme est foncièrement mauvaise et portée au vice.
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J’étais plongée si profondément et si intensément dans ces sombres pensées qu’on aurait pu me croire tombée en catalepsie. C’était une fontaine qui sourdait : un grand nombre d’auteurs me remontaient en mémoire ; je les passai en revue les uns après les autres, et je décidai à la fin que Dieu avait fait une chose bien abjecte en créant la femme. Je m’étonnais qu’un si grand ouvrier eût pu consentir à faire un ouvrage si abominable, car elle serait, à les entendre, un vase recelant en ses profondeurs tous les maux et tous les vices. Toute à ces réflexions, je fus submergée par le dégoût et la consternation, me méprisant moi-même et le sexe féminin tout entier, comme si la Nature avait enfanté des monstres.
C’est pendant ces lamentations que trois dames apparaissent à Christine…
Alors la première des trois dames me sourit et s’adressa à moi en ces termes : « Ma chère enfant, ne crains rien, nous ne sommes point venues ici pour te nuire ou te porter préjudice, mais plutôt pour te consoler. »
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« Car tu sembles croire que tout ce que disent les philosophes est article de foi et qu’ils ne peuvent se tromper. Quant aux poètes dont tu parles, ne sais-tu pas que leur langage est souvent figuré, et que l’on doit parfois comprendre tout le contraire du sens littéral ? On peut en effet leur appliquer la figure de rhétorique appelée antiphrase, en disant par exemple—comme tu le sais très bien—qu’un tel est mauvais, laissant entendre qu’il est bon, ou pareillement au contraire. Je te recommande donc de tourner à ton avantage leurs écrits là où ils blâment les femmes, et de les prendre ainsi, quelles que fussent leurs intentions. »
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« En ce qui concerne la diatribe contre l’état de mariage—pourtant sain, digne, et selon la loi de Dieu—, l’expérience démontre clairement que la vérité est tout le contraire de ce que l’on affirme en cherchant à charger les femmes de tous les maux. »