Si vous avez bien lu et fait l’exercice du « Mastery Check », vous avez remarqué que Montaigne aime choquer son lecteur. Au lieu de parler des cannibales du Brésil comme un peuple barbare et sauvage, il suggère que les Français sont les vrais sauvages. Montaigne loue la supériorité de la nature et condamne l’artifice et l’art humains. Ainsi, selon sa logique, les cannibales seraient supérieurs aux Européens (plus près d’un état naturel, moins corrompus par l’artifice). Pour bien soutenir son argument, il emploie la voix de l’Antiquité. Il cite les philosophes respectés de tous les humanistes. Il cite l’exemple de Pyrrhus qui réévalue ses propres préjugés. Il évoque les chefs des Stoïciens et même César pour démontrer que nos ancêtres les plus admirés n’avaient rien contre le cannibalisme.
Pourtant, il ne célèbre pas « l’horreur barbaresque » des cannibales. Il dit que les cannibales mangent les êtres humains par esprit de vengeance et non par nécessité. Il reconnaît le côté barbare de leurs traditions. Cependant, Montaigne trouve que son propre peuple est pire. Il compare la torture pratiquée pendant les guerres de religion à l’acte de « manger un homme vivant », chose bien pire que de manger un homme après sa mort. Il fait remarquer l’exotisme des cannibales pour démontrer la barbarie de sa propre culture. Il écrit: « il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nôtre », mais s’il faut choisir entre les deux, ce sont nous les sauvages.
On a compris son argument. « Tout cela ne va pas trop mal » comme il le dit. Mais que veut dire cette dernière phrase: « mais quoi, ils ne portent point de haut de chausses! » ? Il faut noter que Montaigne est réaliste plutôt qu’optimiste. Il a confiance en son éducation et en son essai. Son mélange d’exemples personnels (comme lorsqu’il a parlé à un cannibale à Rouen en 1562), de soutien philosophique, de rhétorique, et de logique devrait suffire pour convaincre son lecteur. Alors, cette dernière phrase n’est pas Montaigne, mais son lecteur qui réagit à son argument. La première moitié de la phrase, « Tout cela ne va pas trop mal », indique que le lecteur trouve son essai raisonnable. La deuxième moitié, « mais quoi, ils ne portent point de haut de chausses! », révèle que l’ignorance et la fixation sur les différences superficielles vont triompher sur la logique. Montaigne a beau dire [il dit en vain] que le lecteur est plus barbare que le cannibale, une chose aussi superficielle que la mode peut renverser tout son argument. Le lecteur oublie la logique devant le spectacle de l’exotisme.