Discussion

Introduction aux Essais en général : « Au Lecteur »

Dans toutes les éditions de ses essais, Montaigne a commencé par un message pour le lecteur que j’ai inclus ci-dessous. Faites particulièrement attention aux phrases que j’ai mises en caractères gras.

Michel de Montaigne, Au lecteur, 1580

A portion of a page titled Au Lecteur
Detail of “Au lecteur” from an early edition

« C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit [warns you] dés l’entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ay eu nulle considération de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ay voué à la commodité particulière de mes parens et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve la connoissance qu'ils ont de moy. Si c’eust esté pour rechecher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presenterois en une marche estudiée. Je veus qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contantion et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis. Que si j’eusse esté entre ces nations qu’on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t’asseure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq ; de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cent quatre vingt. »

Combien de livres avez-vous lus qui vous disent d’arrêter de les lire ? (L’introduction du livre A Heartbreaking Work of Staggering Genius de David Eggers en est un rare exemple moderne) Pourquoi Montaigne fait-il ceci ? Pourquoi Montaigne dit-il au lecteur de ne pas perdre de temps à lire son œuvre vaine et frivole ? Quel est l’effet sur vous de cette mise en garde ? Il me semble que Montaigne a trouvé la stratégie parfaite pour éviter la critique. Si vous lisez son œuvre et ne l’aimez pas, c’est votre faute. Il vous a déjà dit que la lire est une perte de temps. À quelle audience ses écrits sont-ils destinés ? À des amis et de la famille. Donc, au fond, vous avez deux choix :

  1. Dire « Adieu » à Montaigne ou
  2. Devenir un ami et lire son œuvre.

Intelligent, n’est-ce pas ?

Pourquoi lire Montaigne alors, si vous n’êtes pas de ses amis et de sa famille ? —Parce que le prof de 202 l’oblige, dites-vous. Oui, mais à part cela, Montaigne ne représente pas seulement une personne ; il contient en lui toute l’humanité (l’équivalent de la culture populaire américaine serait peut-être Oprah Winfrey dont la chanson préférée « I’m every woman. » exprime le même message.) Comme le dit Montaigne lui-même dans son essai « Du repentir », « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » Alors, Montaigne se rend universel tout en parlant de lui-même (« It’s all in me… »). Quel que soit le sujet de l’essai (Des menteurs, De la prognostication, De l’usage de se vestir, etc.) ses écrits sont universels et personnels en même temps.

Avant de lire, considérez le titre « Des cannibales ». À juger du titre, à quelle sorte de réflexions vous attendez-vous ? D’après vous, est-ce que Montaigne va être pour ou contre les cannibales ? Va-t-il donner des détails choquants de leur culture exotique ? Peut-il y avoir des liens entre cette culture étrange et l’expérience de Montaigne ? Comment pourrait-on employer un tel essai pour parler de l’être humain en général ? Comment l’éducation humaniste de Montaigne va-t-elle se manifester dans ses écrits ?