Paragraphe 1
Quand le roi Pyrrhus passa en Italie, après qu’il eut reconnu l’ordonnance de l’armée que les Romains lui envoyaient au-devant : « Je ne sais, dit-il, quels barbares sont ceux-ci (car les Grecs appelaient ainsi toutes les nations étrangères), mais la disposition de cette armée que je vois, n’est aucunement barbare. » Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur pays et Philippe, voyant d’un tertre
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l’ordre et distribution du camp romain en son royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voilà comment il se faut garder de s’attarder
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aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voix de la raison, non par la voix commune . . .
Paragraphe 2
Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire
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de la vérité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usages du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits: là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies
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rendu moins pures; corrompues
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en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût
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corrompu. Et si pourtant, la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût excellente, à l’envie des nôtres, en divers fruits de ces contrées-là sans culture. Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions que nous l’avons du tout étouffée.
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Si est-ce que, partout où sa pureté reluit,
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elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises,
« Et veniunt ederae sponte sua melius,
Surgit et in solis formosior arbutus antris,
Et volucres nulla dulcius arte canunt »
« Et le lierre vient mieux de lui-même et l’arbousier croît plus beau dans les antres solitaires, et les oiseaux, sans art, n’en ont qu’un chant plus doux. » Properce, I, II, 10."
Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid
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demeure d’un oiseau
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du moindre oiselet,
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sa contexture, sa beauté et l’utilité de son usage, non pas la tissure
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la toile (web) d’une araignée
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de la chétive araignée. Toutes choses, dit Platon, sont produites par la nature ou par la fortune, ou par l’art ; les plus grandes et plus belles, par l’une ou l’autre des deux premières ; les moindres et imparfaites, par la dernière.
Paragraphe 3
Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour avoir reçu fort peu de leçon de l’esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté originelle. Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres ; mais c’est en telle pureté, qu’il me prend quelquefois déplaisir de quoi la connaissance n’en soit venue plus tôt, du temps qu’il y avait des hommes qui en eussent su mieux juger que nous . . . . . . ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, auxquelles ils vont tout nus, n’ayant autres armes que des arcs ou des épées de bois, apointées par un bout, à la mode des langues de nos épieux.
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C’est chose émerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang ; car, de déroutes
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et d’effroi,
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ils ne savent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commodités dont ils se peuvent aviser,
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celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissants ; il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d’en être offensé, et donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même ; et eux deux, en présence de toute l'assemblée, l’assomment
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le tuent (kill him)
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à coups d’épée.
Paragraphe 4
Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins
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à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une extrême vengeance . . . Je ne suis pas marry
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que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy jugeans à point de leurs fautes,
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ouy bien…fautes=notez bien qu’en jugeant correctement de leurs fautes
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nous soyons si aveuglés aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes,
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instruments de torture
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un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu,
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le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraiche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de piété et de religion) que de le rôtir et manger après qu’il est trespassé
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.
Paragraphe 5
Chrysippus et Zenon chefs de la secte Stoïque, ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charoigne
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, à quoy que ce fust, pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture : comme nos ancêtres étant assiegés
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par Cæsar en la ville d’Alexia, se resolurent de soustenir
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combattre, éliminer
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la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes, et autres personnes inutiles au combat.
Paragraphe 6
Pour revenir à notre histoire, il s’en faut tant que ces prisonniers se rendent
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ces prisonniers ne se rendent pas (don’t give up) facilement
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, pour tout ce qu’on leur fait, qu’au rebours
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pendant ces deux ou trois mois qu’on les garde, ils portent une contenance gaie, ils pressent leurs maîtres de se hâter de les mettre en cette épreuve
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de les tuer bientôt
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, ils les défient, les injuriant
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ils se moquent de ceux qui les gardent
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, leur reprochent leur lâcheté
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faiblesse, couardise
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, et le nombre des batailles perdues contre les leurs. J’ai une chanson faite par un prisonnier, où il y a ce trait : Qu’ils viennent hardiment trétous, et s’assemblent pour dîner de lui, car ils mangeront quant et leurs pères et leurs aïeux
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, qui ont servi d’aliment et de nourriture à son corps : ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vôtres, pauvres fous que vous êtes : vous ne reconaissez pas que la substance des membres de vos ancêtres s’y tient
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encore : savourez-les bien, vous y trouverez le goût de votre propre chair
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: invention, qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourant, et qui représentent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier, crachant au visage de ceux qui le tuent, et leur faisant la moue
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. De vrai ils ne cessent jusques au dernier soupir, de les braver et défier de parole et de contenance. Sans mentir, au prix de nous, voilà des hommes bien sauvages : car ou il faut qu’ils le soient bien à bon escient
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, ou que nous le soyons : il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nôtre.
. . . .
Paragraphe 7
Trois d’entre eux. . . furent à Rouan, du temps que le feu Roy Charles neuvième y était : le Roi parla à eux longtemps, on leur fit voir notre façon, nostre pompe, la forme d’une belle ville : après cela, quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux, ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable : ils répondirent trois choses, dont j'ai perdu la troisième, et en suis bien marry ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange, que tant de grands hommes portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roy (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde) se soubmissent
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à obeir à un enfant, et qu’on ne choisissait plutôt quelqu’un d’entre eux pour commander : Secondement (ils ont une façon de leur langage telle qu’ils nomment les hommes, moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu'il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés
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de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés estaient mendiants
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pauvres qui demandent de l’argent
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à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses, pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prinsent
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les autres à la gorge, ou missent
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le feu à leurs maisons.
Paragraphe 8
Je parlai à l’un d’eux fort longtemps ; mais j’avais un truchement
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qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n’en pus tirer guère
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de plaisir. Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la supériorité qu’il avait parmi les siens (car c’était un capitaine, et nos matelots
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le nommaient roi), il me dit que c’était marcher le premier à la guerre ; de combien d’hommes il était suivi, il me montra une espace de lieu, pour signifier que c’était autant qu’il en pourrait en une telle espace, ce pouvait, être quatre ou cinq mille hommes ; si, hors la guerre, toute son autorité était expirée, il dit qu’il lui en restait cela que, quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au travers des haies
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de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise. Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de haut de chausses !
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article de vêtement, porté au 16e siècle au-dessus les chaussures pour protéger les jambes et les chaussettes contre la boue ≈ un pantalon.
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