Analyse

Analyse du texte

On peut diviser le passage que vous venez de lire en trois sections dont chacune correpond à une partie du trajet :

  1. la traversée du pont qui relie leur « petite ville française » à la capitale
  2. l’espace périphérique à Winnipeg où arrivent la mère et sa fille tout de suite après la traversée du pont et
  3. Chez Eaton, le grand magasin.

Chaque division géographique du trajet représente une autre transformation, celle d’une identité qui se révèle être fluide, multiple, et changeante. Analysons de plus près le texte selon ces divisions.

Le pont à Winnipeg (paragraphes 1 à 5)

An old photo of Winnipeg with a briddge in the distance
Winnipeg and one of its bridges

Lorsque mère et fille commencent leur aventure elles sont heureuses, rêveuses, contentes de quitter la routine et les responsabilités associées à leur vie dans la « petite ville française » qui voisine la capitale. Pour elles, ce petit trajet est aussi bien une occasion d’exercer leur imagination en toute liberté que de s’évader en marchant sous le soleil vers la grande ville. Bien que pauvres, la mère et la fille apprécient la richesse des possibilités. Elles parlent des nombreux objets qu’elles aimeraient acheter, multipliant ainsi une collection imaginaire de trésors. L’idée des soldes les incite à rêver de trouvailles peu réalistes. La grande ville et le grand magasin luisent [shine] d’une lumière qui métamorphose la mère et la fille en riches pendant la traversée du pont.

Après la traversée du pont (paragraphe 6)

Aussitôt arrivées de l’autre côté du pont, elles se trouvent couvertes d’une ombre de tristesse— le souvenir de leur condition réelle est représenté dans les yeux des passants. Elles sont à la périphérie de Winnipeg, dans un quartier d’immigrants affligés. Un malaise détruit l’optimisme de la traversée du pont tandis qu’elles contemplent ce quartier d’ « ivrognes » d’ « échappements de vapeurs » et de « pleurs d’enfants ». Elles parlent plus bas parce qu’elles sont tout à coup étrangères, des objets de curiosité. En même temps, les autres (slaves, nordiques, etc.) leur paraissent étranges, et c’est justement dans cette alterité partagée [shared otherness] que l’auteur trouve une identité et une solidarité avec ces habitants périphériques. Si tout le monde est étranger, personne ne l’est plus, conclut-elle.

Chez Eaton (paragraphes 7 à 18)

A cover of an Eaton's catalog
An old Eaton’s catalog

Arrivées à Eaton, la mère et la fille ne sont plus les aventurières optimistes du début du voyage. Ce sont des étrangères dans leur propre pays et elles ont deux choix: « passer à la lutte ouverte », c’est-à-dire, exiger que le magasin trouve un vendeur francophone, ou « sortir » l’anglais pour communiquer dans la langue de la majorité. Les deux choix posent des problèmes parce que dans chaque cas leur différence reste claire. L’expérience chez Eaton souligne le pouvoir de la langue et à créer des communautés, et à en exclure d’autres. Par exemple, les autres « customers » les traitent en étrangères malgré le fait qu’elles habitent tout près de Winnipeg. En même temps, la mère arrive à créer une communauté sympathique « en plein milieu des allées et venues d’inconnus » lorsqu’elle parle français avec une vendeuse. La langue crée l’ambiance d’une petite ville française—une chaleur en plein milieu du grand magasin. On peut voir l’histoire du parapluie comme une sorte de parallèle à ce phénomène linguistique. Quand la mère ne peut plus supporter l’environnement anglais, elle ouvre le parapluie pour fuir le magasin. Le parapluie offre une bulle de protection, mais il rend ridicules celles qui l’emploient. Exaggérant leur différence ainsi, la mère et sa fille éclatent de rires. Mais la fille comprend que « si toutes deux riions, nous faisions aussi rire de nous ». Être sous le parapluie métaphorique de la langue française n’est pas la solution de laquelle rêve la mère. Elle voudrait se venger. Et cette vengeance s’opère au niveau de la langue. Elle espère que sa fille apprendra l’anglais afin de faire partie une fois pour toutes de ce pays qui les traite en inférieures.