Paragraphe 1
Quand donc ai-je pris conscience pour la première fois que j’étais, dans mon pays, d’une espèce destinée à être traitée en inférieure ? Ce ne fut peut-être pas, malgré tout, au cours du trajet
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que nous avons tant de fois accompli, maman et moi, alors que nous nous engagions sur le pont Provencher au-dessus de la Rouge, laissant derrière nous notre petite ville française pour entrer dans Winnipeg, la capitale, qui jamais ne nous reçut tout à fait autrement qu’en étrangères. Cette sensation de dépaysement,
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de pénétrer, à deux pas seulement de chez nous, dans le lointain, m’était plutôt agréable, quand j’étais enfant. Je crois qu’elle m’ouvrait les yeux, stimulait mon imagination, m’entraînait à observer.
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Nous partions habituellement de bonne heure, maman et moi, et à pied quand c’était l’été. Ce n’était pas seulement pour économiser mais parce que nous étions tous naturellement marcheurs chez nous, aimant nous en aller au pas,
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le regard ici et là, l’esprit où il voulait, la pensée libre, et tels nous sommes encore, ceux d’entre nous qui restent en ce monde.
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Nous partions presque toujours animées par un espoir et d’humeur gaie. Maman avait lu dans le journal, ou appris d’une voisine, qu’il y avait solde,
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chez Eaton,
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nom d’un grand magasin au Canada
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de dentelle de rideaux,
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d’indienne
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toile de coton imprimé
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propre à confectionner tabliers et robes d’intérieur, ou encore de chaussures d’enfants. Toujours, au-devant de nous, luisait, au départ de ces courses dans les magasins, l’espoir si doux au cœur des pauvres gens d’acquérir à bon marché quelque chose de tentant. Il me revient maintenant que nous ne nous sommes guère
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ne…guère=presque jamais
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aventurées dans la riche ville voisine que pour acheter. C’était là qu’aboutissait
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une bonne part de notre argent si péniblement gagné — et c’était le chiche argent
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de gens comme nous qui faisait de la grande ville une arrogante nous intimidant. Plus tard, je fréquentai Winnipeg pour bien d’autres raisons, mais dans mon enfance il me semble que ce fut presque exclusivement pour courir les aubaines.
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En partant, maman était le plus souvent rieuse, portée à l’optimisme et même au rêve, comme si de laisser derrière elle la maison, notre ville, le réseau
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habituel de ses contraintes et obligations, la libérait, et dès lors elle atteignait l’aptitude au bonheur qui échoit
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à l’âme voyageuse. Au fond, maman n’eut jamais qu’à mettre le pied hors de la routine familière pour être aussitôt en voyage, disponible au monde entier.
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En cours de route, elle m’entretenait
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des achats auxquels elle se déciderait peut-être si les rabais
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étaient considérables. Mais toujours elle se laissait aller à imaginer beaucoup plus que ne le permettaient nos moyens. Elle pensait à un tapis pour le salon, à un nouveau service de vaisselle. N’ayant pas encore entamé
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la petite somme dont elle disposait pour aujourd’hui, celle-ci paraissait devoir suffire à combler
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des désirs qui attendaient depuis longtemps, d’autres qui poussaient à l’instant même. Maman était de ces pauvres qui rêvent, en sorte qu’elle eut la possession du beau bien plus que des gens qui l’ont à demeure
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et ne le voient guère. C’était donc en riches, toutes les possibilités d’achats intactes encore dans nos têtes, que nous traversions le pont.
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Mais aussitôt après, s’opérait en nous je ne sais quelle transformation qui nous faisait nous rapprocher l’une de l’autre comme pour mieux affronter ensemble une sorte d’ombre
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jetée sur nous. Ce n’était pas seulement parce que nous venions de mettre le pied dans le quartier sans doute le plus affligeant
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de Winnipeg, cette sinistre rue Water voisinant la cour de triage des chemins de fer,
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toute pleine d’ivrognes,
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de pleurs d’enfants et d’échappements de vapeur, cet aspect hideux d’elle-même que l’orgueilleuse ville ne pouvait dissimuler
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à deux pas de ses larges avenues aérées. Le malaise nous venait aussi de nous-mêmes. Tout à coup, nous étions moins sûres de nos moyens, notre argent avait diminué, nos désirs prenaient peur. Nous atteignions l’avenue Portage, si démesurément déployée
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développée dans toute son extension
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qu’elle avalait des milliers de personnes sans que cela y parût. Nous continuions à parler français, bien entendu, mais peut-être à voix moins haute déjà, surtout après que deux ou trois passants se furent retournés sur nous avec une expression de curiosité. Cette humiliation de voir quelqu’un se retourner sur moi qui parlais français dans une rue de Winnipeg, je l’ai tant de fois éprouvée au cours de mon enfance que je ne savais plus que c’était de l’humiliation. Au reste, je m’étais moi-même retournée fréquemment sur quelque immigrant au doux parler slave ou à l’accent nordique. Si bien que j’avais fini par trouver naturel, je suppose, que tous, plus ou moins, nous nous sentions étrangers les uns chez les autres, avant d’en venir à me dire que, si tous nous l’étions, personne ne l’était donc plus.
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C’était à notre arrivée chez Eaton seulement que se décidait si nous allions oui ou non passer à la lutte ouverte. Tout dépendait de l’humeur de maman. Quelquefois elle réclamait un commis
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elle demandait un vendeur
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parlant notre langue pour nous servir. Dans nos moments patriotiques, à Saint-Boniface, on prétendait que c’était notre droit, et même notre devoir de le faire valoir
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, qu’à cette condition nous obligerions l’industrie et les grands magasins à embaucher
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hire (de nos gens=francophones)
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de nos gens.
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Si maman était dans ses bonnes journées, le moral haut, la parole affilée,
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elle passait à l’attaque. Elle exigeait une de nos compatriotes pour nous venir en aide. Autant maman était énergique, autant, je l’avais déjà remarqué, le chef de rayon était obligeant. Il envoyait vite quérir
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une dame ou une demoiselle une telle, qui se trouvait souvent être de nos connaissances, parfois même une voisine. Alors s’engageait, en plein milieu des allées et venues
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d’inconnus, la plus aimable et paisible des conversations.
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—Ah! madame Phaneuf ! s’écriait maman. Comment allez-vous ? Et votre père ? Vit-il toujours à la campagne ?
—Madame Roy ! s’exclamait la vendeuse. Vous allez bien ? Qu’est-ce que je peux pour vous ? J’aime toujours vous rendre service.
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Nous avions le don, il me semble, pauvres gens, lorsque rendus les uns aux autres, de retrouver le ton du village, de je ne sais quelle société amène
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d’autrefois.
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Ces jours-là, nous achetions peut-être plus que nous aurions dû, si réconfortées d’acheter dans notre langue que l’argent nous filait
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des mains encore plus vite que d’habitude.
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Mais il arrivait à maman de se sentir vaincue d’avance, lasse
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de cette lutte toujours à reprendre, jamais gagnée une fois pour toutes, et de trouver plus simple, moins fatigant de « sortir », comme elle disait, son anglais.
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Nous allions de comptoir en comptoir. Maman ne se débrouillait
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pas trop mal, gestes et mimiques aidant. Parfois survenait une vraie difficulté comme ce jour où elle demanda « a yard or two of chinese skin to put under the coat… », maman ayant en tête d’acheter une mesure de peau de chamois pour en faire une doublure de manteau.
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chamois for a coat lining
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Quand un commis ne la comprenait pas, il en appelait un autre à son aide, et celui-là un autre encore, parfois. Des « customers » s’arrêtaient pour aider aussi, car cette ville, qui nous traitait en étrangers, était des plus promptes à voler à notre secours dès que nous étions reconnus dans le pétrin.
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situation embarrassante
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Ces conciliabules
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autour de nous pour nous tirer d’affaire nous mettaient à la torture. Il nous est arrivé de nous esquiver.
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Le fou rire nous gagnait ensuite à la pensée de ces gens de bonne volonté qui allaient continuer à nous secourir alors que déjà nous serions loin.
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Une fois, plus énervée encore que de coutume par cette aide surgie de partout, maman, en fuyant,
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en partant rapidement
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ouvrit son parapluie au milieu du magasin que nous avons parcouru au trot, comme sous la pluie, les épaules secouées de rire. À la sortie seulement, puisqu’il faisait grand soleil, maman s’avisa de fermer son parapluie, ce qui donna à l’innocente aventure une allure de provocation. Ces fous rires qu’elle me communiquait malgré moi, aujourd’hui je sais qu’ils étaient un bienfait, nous repêchant
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de la tristesse, mais alors j’en avais un peu honte.
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Après le coup du parapluie, un bon moment plus tard, voici que je me suis fâchée contre maman, et lui ai dit qu’elle nous faisait mal voir à la fin, et que si toutes deux riions, nous faisions aussi rire de nous.
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À quoi maman, un peu piquée, rétorqua que ce n’était pas à moi, qui avais toutes les chances de m’instruire, de lui faire la leçon à elle qui avait tout juste pu terminer sa sixième année dans la petite école de rang à Saint-Alphonse-de-Rodriquez, où la maîtresse elle-même n’en savait guère plus que les enfants, et comment l’aurait-elle pu, cette pauvre fille qui touchait comme salaire quatre cents dollars par année. Ce serait à moi, l’esprit agile, la tête pas encore toute cassée par de constants calculs, de me mettre à apprendre l’anglais, afin de nous venger tous. (Plus tard, quand je viendrais à Montréal et constaterais que les choses ne se passaient guère autrement dans les grands magasins de l’ouest de la ville, j’en aurais les bras fauchés
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je ne pourrais rien faire
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, et le sentiment que le malheur d’être Canadien français était irrémédiable.)
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Jamais maman ne m’en avait dit si long sur ce chapitre.
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elle n’en parlait pas
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J’en étais surprise. Je crois avoir entrevu pour la première fois qu’elle avait cruellement souffert de sa condition et ne s’était consolée qu’en imaginant ses enfants parvenus
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là où elle aurait voulu se hausser.
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