À la fin de la discussion entre Créon et le garde, nous savons que Créon est prêt à punir le coupable même si cela signifie tuer un enfant. Il parle à son page, un jeune enfant, et lui demande s’il mourrait pour lui : « Tu mourrais, toi, pour moi ? Tu crois que tu irais avec ta petite pelle ? Oui, bien sûr, tu irais tout de suite, toi aussi…Un enfant… » (53). Créon semble comprendre le dévouement exceptionnel dont seuls les enfants sont capables. En répétant les mots « un enfant », Créon imagine la tragédie que serait un sacrifice d’enfant innocent et sa place à lui dans cette tragédie— un rôle qu’il va malheureusement bientôt devoir jouer.
Sur ces mots, le chœur entre et annonce que « le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul » (53). L’histoire va maintenant suivre son cours prédestiné. Antigone est, après tout, une tragédie. Le chœur explique alors la différence entre la tragédie et le drame :
« C’est propre, la tragédie. C’est reposant, c’est sûr… » (54)
Reposant ? vous étonnez-vous. Comment est-ce qu’une horrible tragédie peut être « tranquille » et « reposant[e] » ? La réponse est dans l’absence ou la présence d’espoir.
« c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir » (54)
Dans le drame, il reste toujours l’espoir d’éviter la tragédie. « Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir » (54-55). La mort dans un drame est beaucoup plus difficile à accepter que dans une tragédie parce qu’on reste persuadé qu’on aurait pu l’éviter. Dans une tragédie, il n’y a pas d’espoir car nul ne peut s’opposer au cours du destin. Cela rappelle un essai philosophique écrit en 1942 par Albert Camus intitulé Le mythe de Sisyphe. Sisyphe est un personnage mythologique condamné par les dieux à rouler un rocher jusqu’au sommet d’une montagne pendant toute l’éternité. Chaque fois qu’il arrive au sommet, le rocher retombe et il doit recommencer sa tâche. Selon Camus, Sisyphe est un héros de l’absurde. Camus imagine que Sisyphe est un héros tragique qui a accepté l’absurdité de sa destinée. Il vit en paix avec son destin et s’est rebellé contre les dieux en abandonnant tout espoir. Sisyphe peut être calme et même heureux parce que maintenant sa destinée lui appartient. Il ne vit pas dans un drame sans fin. Il n’espère pas arriver à monter le rocher jusqu’en haut de la colline. Comme Sisyphe, Antigone trouvera son identité propre et sa destinée quand elle aura abandonné tout espoir. Tout comme le chœur l’explique, « La petite Antigone va pouvoir être elle-même pour la première fois » (55).