Au XVIIIe siècle, le monde éduqué se passionne pour les sciences de la nature. L’étude de l’histoire naturelle est une poursuite sérieuse et un passe-temps préféré de la bonne société. Parmi les « best-sellers » du siècle on trouve Le spectacle de la nature (1732–1742) de Pluche en 9 volumes et Histoire naturelle (1749-1804) de Buffon en 44 volumes. Les femmes sont encouragées à étudier la nature et la nature elle-même est personnifiée comme une femme. Pour les naturalistes, les femmes représentent un lien [link] entre le monde animal et le monde humain. Pour Rousseau, qui préfère la nature à la corruption de la société, ce lien avec la nature est un privilège que les femmes devraient apprécier. Mais les femmes nobles ne sont pas du même avis que Rousseau. La culture et la nature sont deux termes opposés et si les femmes qui fréquentent les salons littéraires doivent choisir d’être cultivées ou naturelles, elles vont choisir la culture. Les femmes cultivées donnent le devoir d’allaiter à des nourrices—des femmes de condition inférieure.
Dans son article, « Why Mammals Are Called Mammals : Gender Politics in Eighteenth-Century Natural History », Londa Schiebinger note que Carolus Linnaeus (Linné, en français) a inventé le terme « mamelle » dans son Systema naturae en 1758 : « Linnaeus devised this word, meaning literally « of the breast », to distinguish the class of animals embracing humans, apes, ungulates, sloths, sea cows, elephants, bats, and all other organisms with hair, three ear bones, and a four-chambered heart. » (Schiebinger, The American Historical Review, vol. 98, no. 2 [Apr., 1993], 382). Linné, comme Rousseau, était de l’opinion que les femmes devraient allaiter leurs propres enfants. Il trouvait une nobilité naturelle dans ce rôle. Comme dit Schiebinger, « By honoring the mammae as sign and symbol of the highest class of animals, Linnaeus assigned a new value to the female, especially women’s unique role in reproduction. » (393) Tout ceci semble élever le rôle de la femme, mais uniquement dans son rapport avec la nature. « It is important to note, however, that in the same volume in which Linnaeus introduced the term Mammalia, he also introduced the name Homo sapiens. This term, « man of wisdom », was used to distinguish humans from other primates (apes, lemurs, and bats, for example.) » (393). Alors, le système de Linné associe les femmes à la nature et les hommes à la raison. D’un point de vue féministe, cette nomenclature et ces croyances diminuent l’intellect de la femme et réduisent son rôle à celui de nourrir physiquement.
Comme vous l’avez vu dans l’extrait d’Emile, Rousseau dit que le rôle de la femme est de nourrir l’enfant par son lait. Le rôle du père est de nourrir l’esprit (la raison) de l’enfant. Rousseau préfère qu’une femme allaite son propre enfant et que le père s’occupe de son éducation. Cependant, Rousseau sait que la pratique de la haute société est de laisser aux autres ces devoirs, alors tout le livre Emile donne le modèle de l’éducation d’un enfant faite par un précepteur (Jean-Jacques) qui n’est pas le père. Son côté réaliste accepte le fait que les femmes nobles vont continuer à employer des nourrices. À cause de cette pratique, il donne des recommandations pour choisir la meilleure nourrice possible.