J’ai cru que la doctrine et l’histoire d’un peuple aussi extraordinaire que les quakers méritaient la curiosité d’un homme raisonnable. Pour m’en instruire, j’allai trouver un des plus célèbres quakers d’Angleterre, qui, après avoir été trente ans dans le commerce, avait su mettre des bornes 1
« Ami, me dit-il, je vois que tu es étranger; si je puis t’être de quelque utilité, tu n’as qu’à parler.
- Monsieur, lui dis-je, en me courbant le corps et en glissant un pied vers lui, selon notre coutume, je me flatte que ma juste curiosité ne vous déplaira pas, et que vous voudrez bien me faire l’honneur de m’instruire de votre religion.
- Les gens de ton pays, me répondit-il, font trop de compliments et de révérences ; mais je n’en ai encore vu aucun qui ait eu la même curiosité que toi. Entre, et dînons d’abord ensemble. »
Je fis encore quelques mauvais compliments, parce qu’on ne se défait pas de ses habitudes tout d’un coup; et, après un repas sain et frugal, qui commença et qui finit par une prière à Dieu, je me mis à interroger mon homme. Je débutai 4
« Mon cher monsieur, dis-je, êtes-vous baptisé ?
- Non, me répondit le quaker, et mes confrères ne le sont point.
- Comment, morbleu, repris-je, vous n’êtes donc pas chrétiens ?
- Mon fils, repartit-il d’un ton doux, ne jure point 5
- Eh ! ventrebleu ! repris-je, outré de cette impiété, vous avez donc oublié que Jésus-Christ fut baptisé par Jean ?
- Ami, point de jurements encore un coup, dit le bénin quaker. Le Christ reçut le baptême de Jean, mais il ne baptisa jamais personne ; nous ne sommes pas les disciples de Jean, mais du Christ.
- Hélas ! dis-je, comme vous seriez brûlés en pays d’Inquisition, pauvre homme !... Eh ! pour l’amour de Dieu, que je vous baptise et que je vous fasse chrétien !
- S’il ne fallait que cela pour condescendre à ta faiblesse, nous le ferions volontiers, repartit-il gravement : nous ne condamnons personne pour user de la cérémonie du Baptême, mais nous croyons que ceux qui professent une religion toute sainte et toute spirituelle doivent s’abstenir, autant qu’ils le peuvent, des cérémonies judaïques
—En voici bien d’un autre, m’écriai-je ! Des cérémonies judaïques !
—Oui, mon fils, continua-t-il, et si judaïques que plusieurs juifs encore aujourd’hui utilisent quelquefois du Baptême de Jean. Consulte l’Antiquité ; elle t’apprendra que Jean ne fit que renouveler cette pratique, laquelle était en usage longtemps avant lui parmi les Hébreux, comme le pèlerinage de la Mecque l’était parmi les ismaélites. Jésus voulut bien recevoir le Baptême de Jean, de même qu’il s’était soumis à la Circoncision ; […] Es-tu circoncis 6
Je lui répondis que je n’avais pas cet honneur.
« Eh bien ! dit-il, ami, tu es chrétien sans être circoncis, et moi sans être baptisé. »
Voilà comme mon saint homme abusait assez spécieusement de trois ou quatre passages de la sainte Écriture, qui semblaient favoriser sa secte : il oubliait de la meilleure foi du monde une centaine de passages qui l’écrasaient 7
« A l'égard de la communion, lui dis-je, comment en usez-vous ?
- Nous n’en usons point, dit-il.
- Quoi ! point de communion ?
- Non, point d’autre que celle des cœurs. » Alors il me cita encore les Écritures. Il me fit un fort beau sermon contre la communion, et me parla d’un ton d’inspiré pour me prouver que les sacrements étaient tous d’invention humaine, et que le mot de sacrement ne se trouvait pas une seule fois dans l’Évangile. . . .