On apprend dans le discours de Créon qu’il a été, lui aussi, jeune et idéaliste. « J’écoutais du fond du temps un petit Créon maigre et pâle comme toi. » (91) Mais il a grandi. Il a changé. Créon a appris que le bonheur provient des petites choses simples de la vie : « un livre qu’on aime, c’est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu’on tient dans sa main…» (92). Si Antigone se marie et a des enfants, elle apprendra elle aussi à trouver le bonheur dans les petites choses simples.
Mais le discours de Créon dégoûte Antigone. Sa conception du bonheur est pleine de compromis et de sacrifices. Comme Créon qui n’est plus « maigre et pâle », Antigone ne sera plus elle-même si elle accepte les compromis.
« Que sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone? »(92)
Si Antigone dit « non », la « petite Antigone » mourra en héros tragique. Si elle dit « oui », la « petite Antigone » mourra aussi, tout comme le « petit Créon » est mort pour pouvoir entrer dans le monde des adultes, des responsabilités et des compromis. Hémon est confronté à la même décision. Hémon, fiancé d’Antigone, est le fils de Créon. En d’autres termes, Hémon est le « petit Créon ». Antigone déclare : « J’aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi […] s’il doit apprendre à dire « oui », lui aussi, alors je n’aime plus Hémon ! » (93). Malgré l’amour qu’Antigone a envers Hémon, elle ne pourra jamais l’épouser puisque cela la forcerait à entrer dans un monde d’adultes et de compromis. Elle est comme Peter Pan sur ce plan-là: elle refuse de grandir. Elle s’adresse même à Créon comme si elle se trouvait à Never Never Land (le pays, dans « Peter Pan », où personne ne grandit) :
« Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. » (94)
Puis, soudain, elle revoit Créon quand il était enfant. Il y a, dans cette scène, un changement subtil que vous n’avez peut-être pas remarqué : Antigone passe de « vous » à « tu » en lui parlant. « Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d’un coup ! » (emphasis added, 94). La décision d’Antigone est prise. Elle ne veut pas accepter un bonheur rempli de compromis. « Moi, je veux tout, tout de suite,—et que ce soit entier—ou alors je refuse ! » (95) Le bonheur de Créon est basé sur le travail, les compromis et l’espoir. Antigone rejette toute forme d’espoir. « votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir ! » (95)